Documents 2018

2018/03/08 Témoignage d’un gynécologue médical exerçant à l’hôpital.

Ce médecin, qui exerce en région, nous écrit d’abord qu’avant d’exercer à l’hôpital, installé en libéral pendant plus de vingt ans, il a, durant les dix premières années, « dépisté de nombreux cas invasifs du col et de nombreux cancers de l’ovaire chez des femmes qui n’avaient aucun suivi gynécologique ». « Elles n’avaient pas accès au gynécologue médical, ne voulaient pas voir un médecin homme, et encore moins le médecin généraliste qui suivait dans le même temps leur mari et leurs enfants. »

(...) (Nous rapportons ensuite ici les propos de ce médecin qui nous paraissent le plus significatifs de son expérience à l’hôpital.)

Exerçant maintenant à l’hôpital aux urgences, ce médecin spécialiste témoigne : les femmes arrivent à l’hôpital faute d’avoir accès à un gynécologue médical en ville. « Les consultations spécialisées, ouvertes en semaine et assurées par des internes en formation, ne suffisent pas. » Et « il y en a de plus en plus, car toutes les urgences qui étaient assurées en ville par les gynécologues médicaux se sont reportées vers les services d’urgence. »

A chacune des gardes, arrivent « des femmes souvent pliées en deux par la douleur à la suite de pose de stérilet qui a posé des difficultés au médecin généraliste. Non pas que ce dernier soit incompétent, loin de là, mais il est plus facile d’être à l’aise avec un geste que l’on fait plusieurs fois par jour qu’avec un geste que l’on fait de temps en temps. »

On « ne compte plus non plus les hémorragies de début de grossesse. La plupart des jeunes femmes n’ont eu accès ni au médecin généraliste ni au gynécologue ou à la sage-femme. Elles n’ont souvent obtenu un rendez-vous que pour le troisième mois de leur grossesse. Elles arrivent avec un dossier quasi vierge de tout renseignement. » « Heureusement souvent il s’agit de simples saignements sur une grossesse qui se déroule bien par ailleurs. » Mais arrivent aussi « des fausses couches dites hémorragiques, avec passage au bloc opératoire in extremis sur des femmes en état de choc et que l’on (doit) transfuser. Ça pourrait être évité avec un suivi précoce et rigoureux. »

« Quant aux grossesses extra-utérines, il y en a de plus en plus qui arrivent en état de choc. La grossesse extra-utérine se développe - en dehors de l’utérus - souvent dans la trompe, organe ne pouvant pas se distendre. Cela se termine, lorsqu’elle n’est pas diagnostiquée à temps, par une rupture de la trompe et une hémorragie d’emblée abondante et intra-abdominale. C’est une urgence vitale. On ne devrait plus voir arriver des jeunes femmes à ce stade. Les dosages sanguins (HCG) et les échographies performantes devraient permettre de la diagnostiquer au plus vite, ce qui permet un traitement conservateur préservant toutes les chances de maternité.

A condition bien sûr que les patientes aient accès aux soins. (On est stupéfait) de voir combien de jeunes patientes n’ont pas accès dans les temps à ces examens, somme toute courants actuellement, faute d’un environnement médical adéquat. Je pense que le rôle du gynécologue médical qui suit les jeunes femmes depuis leur première contraception est primordial dans ce que je nommerais le débriefing du suivi de grossesse. »

Se voient également « des cas de salpingite (suite d’une infection des trompes le plus souvent due à une IST non détectée) prise en charge beaucoup trop tard, faute d’accès aux soins et à un médecin gynécologue, qui ne devraient plus se voir dans un pays dit développé ».

En particulier une jeune femme se présentant « pour des douleurs pelviennes qui durent depuis quelques semaines. Elle n’a pu obtenir de R.-V. ni auprès d’un gynécologue ni d’un médecin généraliste », et ses douleurs empirent. Cette jeune femme fait un malaise, et « son état se dégrade à une telle vitesse que quelques heures plus tard elle est admise en réanimation pour un choc infectieux, dont elle décédera 48 h plus tard. » Un choc. « On ne devrait plus mourir de salpingite en France faute d’avoir eu un suivi gynécologique correct par un gynécologue médical. » (...)

« Avant d’arriver (à l’hôpital), je pensais que ces situations avaient disparu, mais elles sont en pleine recrudescence. »

« (...) Comme le médecin généraliste, (il faut que) le gynécologue médical de ville puisse assurer le suivi des patientes, en partenariat avec le gynécologue hospitalier, qui, lui, est plus technique, et c’est son rôle. Cela éviterait bien des drames, qui se répercuteront sur la santé des femmes en termes de complications, d’interventions faites in extremis, que l’on pourrait éviter (et qui finiront par coûter plus cher à long terme). »

« Et ce sera mon dernier mot, il y a l’écoute. Elle n’est pas réservée aux seuls psychologues. Il y a la souffrance derrière les symptômes. Elle ne s’entend pas si on reste purement technique. Elle masque des drames personnels (deuil, perte d’emploi), mais aussi parfois des situations dramatiques (violences conjugales, perte de liens sociaux, entrée dans la précarité, isolement et solitude.)

Je pense à la violence et la maltraitance de la femme adulte, adolescente ou petite fille.

Du médical on glisse vers le social. De cela on ne parle pas avec son médecin généraliste, qui connaît bien le conjoint, soigne souvent le reste de la famille, quand il n’est pas carrément un ami. »