2006

Lettre à Monsieur Xavier Bertrand, Ministre de la Santé et des Solidarités (juin 2006)

07/06/2006

Monsieur le Ministre,

Au cours de l’entretien que nous avons eu avec votre conseiller M. Brunelle, le 2 mai dernier, nous lui avons exposé les inquiétudes qui sont celles de millions de femmes. Des questions graves qui concernent leur santé et qui parce qu’elles ne sont pas entendues sont en train d’entraîner une dégradation de la santé des femmes. Ce n’est pas là une simple affirmation de notre part. Ce sont les indications fournies par l’enquête que nous avons commencé à mener et dont les premiers résultats nous inquiètent fortement.

M. Brunelle a dû, depuis notre entrevue avec lui, vous transmettre comme il nous l’avait indiqué toutes les questions que nous avons soulevées, pour que vous puissiez disposer de tous les éléments du dossier et y apporter une solution. Monsieur le Ministre, c’est la volonté politique du gouvernement de répondre aux demandes de trois millions de femmes qui a permis, en 2003, que soit créé le diplôme de gynécologie médicale et rétablie en droit une formation qui avait été scandaleusement supprimée. Aujourd’hui, nous ne comprenons pas comment il est possible qu’ après cette décision essentielle aucune mesure n’ait été prise dans les faits pour permettre la concrétisation de ce diplôme, avec une organisation universitaire complète, des postes correspondant aux besoins et la garantie de l’accès direct des femmes à leur gynécologue.

Monsieur le Ministre, le 19 juin 2004, M. Douste-Blazy, votre prédécesseur, s’était personnellement engagé, par écrit, à préserver pour les femmes cet accès direct, sans aucune pénalisation de remboursement par la Sécurité sociale. Les médias avaient fait alors un grand battage autour de cette promesse, à tel point que M. Brunelle lui-même a semblé étonné d’apprendre comment la convention médicale, conjuguée à la loi sur l’assurance maladie, avait supprimé cet accès direct, et il nous a déclaré : « Un accès sous condition n’est pas un accès direct. »

La suppression de cet accès direct qui, pendant des générations, a permis à toutes les femmes d’accéder librement aux consultations et aux soins dispensés par leur gynécologue, sans pénalisation financière, a commencé aujourd’hui à porter atteinte au suivi permettant la prévention adopté librement jusqu’à maintenant par plus de 60% des femmes : le passage préalable obligatoire par un médecin traitant pour certains actes, le déremboursement partiel des actes engagés hors parcours de soins, découragent nombre de femmes, qui d’ores et déjà consultent moins.

Voici ce que nous rapportent les femmes :

« J’ai dû avancer tous les frais de mes examens : mammographie, échographie, car j’étais allée voir directement ma gynécologue sans passer par le médecin traitant. J’attends de voir ce que la Sécurité sociale et ma mutuelle vont me rembourser. C’est scandaleux, peu de femmes connaissent ces nouvelles dispositions et pensent qu’il y a l’accès direct, comme avant... »

Une autre témoigne : « J’ai besoin d’être suivie régulièrement, après à un problème gynécologique grave. Je viens de prendre rendez-vous ( ma gynécologue est partie à la retraite ). J’ai rendez-vous dans 6 mois. Si on m’annonce que mon problème a dégénéré en cancer du col...je serai très amère... » Cette autre femme qui a déménagé et qui a beaucoup de mal à trouver un gynécologue conclut : « De ce fait, je ne consulte plus malgré mes douleurs constantes aux seins. » Comment ne pas voir les conséquences désastreuses que cette situation va engendrer pour la santé des femmes ?

Et nous sommes inquiètes tout particulièrement pour nos filles, nos petites-filles. Comment ne pas partager le sentiment de cette femme qui nous écrit : « J’ai deux filles adolescentes et je suis très inquiète pour la qualité du suivi gynécologique dont elles vont pouvoir bénéficier. »

En effet beaucoup de gynécologues médicaux ne peuvent plus prendre de nouvelles patientes, et les jeunes filles vont se trouver exclues de ce suivi dont nous avons bénéficié et qui a grandement contribué à améliorer notre santé. Les délais d’attente avant un rendez-vous sont de plus en plus longs, du fait du nombre insuffisant de ces spécialistes : y compris en milieu urbain, il n’est pas rare d’attendre trois, voire six mois avant de pouvoir consulter.

Alors comment espérer reconstituer le réseau nécessaire de ces médecins spécialistes quand seuls 20 postes d’internes par an sont attribués à la gynécologie médicale, quand il en faudrait près de 150 pour le simple renouvellement des effectifs des gynécologues actuellement en exercice ? Effectifs qui, après un arrêt de la formation pendant 17 années, sont déjà gravement insuffisants : il était formé 130 gynécologues médicaux par an avant la suppression du CES, en 1986.

Faudrait-il, malgré l’obtention du diplôme, accepter un dramatique retour en arrière ? Nous savons tous la formidable avancée qu’a représentée la gynécologie médicale : la réduction significative de la mortalité due aux cancers féminins, le taux de survie après un cancer du sein considérablement augmenté, une avancée qui a incontestablement contribué , vous le savez, à l’augmentation de l’espérance de vie des femmes de notre pays ? Les femmes ne peuvent accepter de revenir en arrière.

Ce diplôme de gynécologie médicale doit être pérennisé comme un diplôme à part entière, spécifique et autonome. Il doit être rattaché, comme tous les DES, à une seule sous-section du Conseil National des Universités. Or le 15 octobre dernier, contre la volonté des universitaires défenseurs de la gynécologie médicale, cette spécialité a été rattachée à trois sous-sections du CNU. Nous voyons là le danger que cette spécialité perde son statut de DES et soit ainsi réduite à une simple option.

Nous constatons que toutes les dispositions actuelles sont en train de détruire ce qui a été progressivement, patiemment, mis en place pendant près de quarante ans par ces médecins spécialistes que sont les gynécologues médicaux, ce qui a permis aux femmes de notre pays, vous le savez, de bénéficier d’un des meilleurs systèmes de santé au monde.

Nous voudrions également, Monsieur le Ministre, aborder un autre aspect du problème qui ne peut laisser les femmes indifférentes. Le dispositif d’accès spécifique défini par la convention médicale, s’il pénalise les femmes, pénalise financièrement aussi les gynécologues médicaux, dont les actes ne sont plus rémunérés en fonction de leur valeur intrinsèque mais selon la situation de la patiente dans le parcours de soins.

Cela vient s’ajouter à la situation difficile à laquelle les gynécologues médicaux doivent faire face : une absence de revalorisation de leurs honoraires, des charges financières qui se sont accrues et qui rendent la survie de nombre de cabinets aléatoire. Un pas supplémentaire risque d’être fait ainsi vers la disparition de cette spécialité.

En créant le diplôme de gynécologie médicale, le gouvernement a reconnu la légitimité de nos demandes. Aussi vous demandons-nous, Monsieur le Ministre, de rectifier le cours des choses, de rétablir la liberté pour toutes les femmes de choisir leur gynécologue et de le consulter directement quel qu’en soit le motif, sans pénalisation financière, ainsi que de garantir la pérennité du diplôme. Les femmes ont besoin de médecins spécialistes en nombre suffisant, à qui doivent être garantis des honoraires reconnaissant la valeur de leurs actes.

Toutes ces questions nous préoccupent, car, non résolues, elles vont avoir, nous le savons, des conséquences désastreuses pour la santé des femmes. Nous ne pouvons être qu’extrêmement inquiètes de voir avec quelle rapidité la situation se dégrade. Aussi, vous demandons-nous, Monsieur le Ministre, de bien vouloir nous recevoir. Il y a urgence. Il s’agit d’une question grave, d’une question de santé publique, elle concerne plus de la moitié de la population de notre pays.

Dans l’attente d’une réponse favorable de votre part,

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de notre haute considération.

Pour le Bureau,

Les coprésidentes

Dr Jacqueline Blanchin,

Mme Claude Groussin,

Mme Noëlle Mennecier, Mme Marie Stagliano.



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