Enquêtes et Témoignages

2008/11/23 - lettre de Michelle Sarrazin (ex-GM)

LETTRE D’UNE GYNECOLOGUE MEDICALE

« Je veux témoigner de mon expérience, côté praticien, de la crise cruciale que connaît la prise en charge pour les femmes de leurs problèmes gynécologiques. J’ai cessé d’exercer la GM à la fin de l’année dernière, et c’est avec honte et étonnement que je dois reconnaître que j’en suis soulagée.

Comment cela peut-il être possible ?

Je me souviens précisément de mes débuts. Mes études finies, je remplaçais régulièrement ma mère, médecin généraliste. Elle avait dédié sa pratique à la « médecine de la Femme », à une époque où un enseignement spécifique de celle-ci n’existait pas encore au niveau universitaire (celui-ci date des années 60, lors de la création des Certificats d’Etudes Spécialisées) mais où la prise en charge des femmes, en tant que telles, à tous les âges de leur vie, apparaissait comme une nécessité aux chirurgiens qui les opéraient pour des problèmes génitaux, aux obstétriciens qui les accouchaient et le plus souvent ne les revoyaient pas, et aux femmes elles-mêmes, en ces temps où la prise de conscience féministe prenait la forme, de mouvements collectifs.

J’ai aimé profondément ces consultations, dès cette époque où les remplacements de ma mère n’auraient pu être qu’une étape avant mon installation de généraliste, et j’ai voulu faire la formation universitaire dont elle n’avait pu bénéficier.

Cent trente médecins pouvaient y accéder par an, et nous étions le double à postuler, redoutant d’être évincé(e)s lors des sélections préalables, travaillant avec ardeur dans les services des CHU qui nous accueillaient et nous formaient à une pratique qui, tout en n’ignorant pas le versant opératoire et obstétrical de la gynécologie, dont nous aurions à parler avec nos patientes pour les conseiller et les accompagner, laissait la place essentielle à une prise en charge médicale pour suivre au quotidien les femmes dans la majeure partie de leur vie. J’ai posé ma plaque de GM l’année où le diplôme a été supprimé sous le prétexte absurde que les autres pays d’Europe (et d’ailleurs) ne possédaient pas l’équivalent. Les étudiant(e)s des promotions en cours ont terminé leur cursus, ensuite aucun GM n’a plus enrichi nos rangs, puis n’a remplacé les défections par maladie, retraite ou décès. Et nos conditions d’exercice se sont peu à peu dégradées.

Je vois ce que j’étais devenue, en un peu plus de 20 ans, ce que connaissent toujours mes consoeurs (nous ne sommes quasiment que des femmes en Midi-Pyrénées) du fait de la diminution dramatique, année après année de nos effectifs :
-  l’accablement devant la difficulté croissante à concilier des rendez-vous pris de nombreuses semaines à l’avance et l’accueil des urgences, très fréquentes en gynécologie même si elles ne sont le plus souvent pas dues à une menace vitale,
-  les retards chroniques dans les consultations,
-  l’obligation de refuser de nouvelles patientes quand le carnet de rendez-vous est rempli au-delà du raisonnable,
-  les départs tardifs du cabinet le soir, après avoir fait le courrier, rempli les tâches de gestion et ménagères,
-  les contraintes administratives multipliées par les organismes dont nous dépendons,
-  les difficultés financières croissantes dans une profession aux charges non négligeables et qui fait peu de gestes techniques. Ceci d’autant plus que nous avons été insidieusement dessaisi(e)s d’une partie de ce que nous faisions, au profit de « plateaux techniques », de paramédicaux ou de structures de dépistage.

Outre les préoccupations et la fatigue, l’accablement peut venir du sentiment de ne plus pouvoir répondre correctement aux attentes des femmes qui ont choisi de nous consulter, alors que c’est notre vocation et notre mission. Il n’était pas rare, d’ailleurs, que des patientes qui auraient eu besoin de me voir rapidement se le soient interdit, sans même m’en parler et alors que j’aurai tout fait pour les recevoir, et me disent plus tard « Docteur, vous avez déjà tellement de travail, je n’ai pas voulu vous déranger ».

Même si une formation existe de nouveau, elle n’aboutit qu’à un nombre dérisoire d’internes. Comme notre nombre réduit ne peut plus faire suffisamment face aux besoins et à la demande des femmes, les décisionnaires en matière de Santé ont mis en place une formation légère pour les médecins généralistes afin qu’ils puissent y répondre rapidement. Et la boucle est bouclée, nous ramenant près de cinquante ans en arrière, au temps du choix de ma mère, et ceci au mépris de tout ce que la GM a pu apporter de confort, de sécurité, et de progrès en matière de Santé publique pour nos concitoyennes qui ont eu la possibilité d’en bénéficier.

C’est pourquoi l’action du CDGM qui a coordonné la détermination de millions de femmes (pétitions, manifestations) et a déjà permis des avancées qu’on prétendait improbables, reste une nécessité et un espoir, autant que lors de sa création il y a onze ans. »

23 novembre 2008